Le sac

Hong Kong, 2020

Hao Mao déplie le sac plastique blanc

Soigneusement rangé dans le tiroir du lit,

Puis le dispose sur la table du salon.

Il en lisse avec soin la surface nacrée.

Chaque jour, il essaie d’aplanir les pliures.

Son geste se justifie parce qu’il permet

À son élégance naturelle de flamber.

Après avoir enfilé sa belle gabardine,

Le banlieusard se répète mentalement :

« Smartphone, portefeuille. smartphone, portefeuille…

Où est cette satanée clé, tant pis, je sors ».

La liste des tâches égrenée dès le matin

Décuple son envie de calme et de beauté,

Avant de rejoindre le café Koussily,

Près de sa banque, au centre-ville de Hong Kong.

Tsim Sha Su/i center, destination du jour.

Il jette un dernier coup d’œil dans son salon,

Puis retrouve ses clés à côté du grille-pain,

Dans la cuisine. En effet, elles y étaient.

Le reflet blanc de la table, du sol, des murs

Envahissait tout pour converger vers les clés.

Il sort. Au moment où il croise une voisine,

Dans l’ascenseur, il est gêné par son smartphone

Dont la vibration trouble la paix de l’instant.

Il le met en mode avion et règle l’alarme,

De façon à consulter plus tard ses messages.

Pourvu que tout se passe comme d’habitude.

Il se doit de goûter ce début de journée.

Devant les boît(es) aux lettres, il voit l’autre voisine.

Il sent l’odeur de coll(e), sûrement sa barrette.

Elle passe sous le nez d’Hao Mao inquiet.

Il observe les fleurs de cerisi/er en toc

Qui avaient été collées vraiment de travers,

Dans une manufacture chinois(e), c’est sûr.

La machine à coller des fleurs sur les barrettes

Devait avoir été mal réglée par l’agent

De maintenance, surbooké assurément.

Je vous raconte ça… ce type est incroyable.

Je ne pouvais pas vivre sans vous parler de lui.

Sa lenteur essentielle me pose l’existence,

Je sens vraiment mon poids. J’aimerais tant sentir

Qu’il y a quelque chose d’important dans la vie :

Des objets dont il faudrait prendre un grand soin,

Comme des extensions de notre propre corps.

Il me regarde toujours attentivement,

Lorsque je vais chercher mon courrier du matin.

C’est ma barrette qui retient son attention.

Il est le seul à avoir remarqué cela,

J’ai mis pas mal de barrettes dans mes cheveux.

Son regard me fait sentir tout l’air que j’inspire,

Alors je prends conscience que j’existe ici bas.

Je sens l’air passer dans les voies respiratoires

Je prends form(e), je sens l’épaisseur de ma maigreur.

Et il passe plus près de moi qu’il n’est d’usage :

Une p’tite transgression à l’ordre des choses.

En raison du lieu exigu, il le faut bien.

Je marche derrièr(e) lui, il va à Tsim Sha Sui

Quand ça nous arrive, nous faisons route ensemble,

Sans nous parler. Je sais qu’il songe à plein de choses,

Quand il a rendez-vous devant HSBC.

Le logo se trouv(e) sur sa carte de visite,

Je me rappelle quand il l’a donnée au type

Qui était venu installer la fibre optique

Dans mon appartement, …

Il en avait profité pour régler ma box

Pour être en contact avec une vraie personne.

Lui ne voulait pas prendre un abonnement cher.

Je lui avais donné mon mot de passe, c’est tout.

Je le vois, il passe le plus clair de son trajet

À regarder l’écran de son smartphone, étrange…

Il réalise des transactions très secrètes ?

Ce que j’aime chez lui, c’est sa neutralité.

Je crois encore à la théorie médiévale

Qui donne le beau rôle aux humeurs dans le sang.

Je vis dans le Moyen-Âge des jeux de rôle.

Je suis le fruit d’une série de doux hasards.

Hao Mao se tient si droit quand il avance

Dans la rue. Je me redresse instinctivement.

Nous sommes environnés par des lycéens.

Il regarde, comme moi, un garçon terrien

Avancer fièrement dans sa veste Kaporal.

Il porte un vêtement issu d’une fabrique,

Un succès commercial, une tenue élégante,

Il suit sur Facebook les actus de la marque,

Ses valeurs intrinsèques et ses vidéos funs.

Ils sont quatre cent mille à liker le profil.

Mille trois cents points de vente, et le siège à Marseille.

Hao Mao connaît  la suite de son histoire.

Il sait ce qu’il va traverser, les feux, les routes,

Et à force de les regarder, ils ne sont

Plus tout à fait les mêmes, ni tout à fait autres.

Puis il tourne la tête à droite et contemple

Les containers et l’enfilade des immeubles,

De plus en plus cossus,  le film de l’injustice

Se déroule là, sous ses yeux hagards et vieux.

Quand il regarde à gauche, il admire la cour.

Revêtements totalement sécurisés.

Les femmes en robes colorées rient,

Il leur sourit aussi, pour imprimer en lui

Ce tableau de l’amitié parfaite, insouciante,

En apparence. Évidemment, ces dames mentent,

Avant de rejoindre l’entreprise où elles vont

Faire le ménage et devenir invisibles.

Il est sur l’avenue, le centre commercial

Va être complètement rasé dans deux ans.

Le premier îlot neuf a déjà vu le jour.

Hao Mao est toujours là et il s’anime,

Je le sens plein de vie, il accélère un peu,

Lève le nez au ciel et voit qu’il est filmé

Par les caméras de surveillance. Mystère.

Je sens sa concentration, il voit ses pensées

Passer d’un objet à l’autre et il accélère.

Il essaie de casser l’un de ces liens bizarres

Qui nous unissent le matin, dès le réveil.

Je suis pas immatérielle, simple jus sémantique,

Neurones et synapses, mais je suis dans l’espace.

Ça y est, il commence à oublier de me respecter.

Tous ces liens bizarres de nos conversations

Matérielles, virtuelles, où est la frontière ?

J’extrapole à partir de ses regards furtifs..

Où sont les microscop(es), les caméras thermiques ?

Rien n’y fait, il regarde, pense et se concentre,

Je sais pas rester à / regarder sans penser.

Il faut que je lui colle des pensées certaines,

C’est ma façon de peser à moi, d’exister.

Mais tandis que mon corps informe se déplace,

Les esprits flottent dans l’air avec mes ancêtres.

Je sens que mon corps est agi par quelqu’un d’autre.

Il s’adapte aux routes, aux trottoirs et aux feux rouges,

Heureusement que j’ai encore des yeux pour voir.

Hao Mao se retourn(e), s’arrête et m’attend.

La semelle de crêpe de sa chaussure délicieuse,

S’étend majestueusement sur le bitume.

Il m’attend avec un port altier, magnanime.

C’est cela qui me fait exister aujourd’hui.

Il regarde longuement  ma barrette. C’est ça.

Nous sommes dans l’allée où il n’y a personne.

Il se jette sur moi et je sens qu’il m’étrangle.

Il me sangle avec son sac en plastique blanc.

Je meurs à cet instant, tant pis c’est le moment,

Personne n’échappe à cette loi très physique.